Photographier ses vacances à l’argentique : ralentir pour mieux regarder

Photographier ses vacances à l’argentique : ralentir pour mieux regarder

Il m’est pratiquement impossible de partir en vacances sans appareil photo.

Je pourrais pourtant considérer ces quelques jours comme une vraie coupure. Ranger les boîtiers, oublier les images, laisser complètement de côté ce qui occupe une bonne partie de mes journées le reste de l’année.

Mais la photographie n’est pas seulement mon métier. Elle était là bien avant de le devenir.

Alors, lorsque je pars, je continue à faire des images. Simplement, je ne les fais plus de la même manière.

En vacances, je n’ai ni client à satisfaire, ni liste de prises de vues à respecter, ni impératif de livraison. Je peux photographier uniquement lorsque j’en ai envie. Une lumière, une silhouette, un paysage, une ombre, quelque chose qui retient mon regard quelques secondes.

Et c’est probablement l’un des rares moments où je retrouve la photographie telle que je l’ai aimée au départ : sans autre objectif que le plaisir de faire une image.

Partir avec moins

Pendant longtemps, comme beaucoup de photographes, j’ai eu tendance à me demander quel matériel emporter.

Un boîtier ? Deux ?Un 28 mm ? Un 35 ? Un 50 ?Et si jamais j’avais besoin d’une focale plus longue ?Et si…

À force de vouloir être prêt à tout, on finit parfois par transporter un sac beaucoup trop lourd et, surtout, par passer davantage de temps à choisir son appareil qu’à regarder ce qui se passe devant soi.

Aujourd’hui, j’essaie de faire exactement l’inverse.

Pour mes vacances, mon équipement peut se résumer à un Leica M6, une optique et mon iPhone.

C’est largement suffisant.

L’iPhone est toujours avec moi. Il permet de photographier spontanément, de garder quelques souvenirs, de faire une vidéo ou simplement de saisir une scène lorsque le Leica est resté à l’appartement ou dans la voiture.

Mais lorsque j’ai envie de réellement prendre le temps de photographier, c’est le M6 que je préfère avoir entre les mains.

Pas d’écran.Pas de rafale.Pas d’autofocus.Très peu d’informations.

Juste ce qu’il faut.

L’argentique m’oblige à ralentir

C’est probablement ce que j’aime le plus dans la photographie argentique.

Elle impose un rythme.

Avec un appareil numérique moderne, il est très facile de déclencher, regarder immédiatement l’écran, corriger, recommencer, faire cinq ou dix variantes puis décider plus tard laquelle fonctionne le mieux.

Avec une pellicule, la relation à l’image est différente.

Je regarde davantage avant de déclencher.

Je me demande où placer mon cadre. J’observe la lumière. Je regarde comment elle tombe sur un visage, sur une montagne ou entre les arbres. Je cherche les zones d’ombre. Je réfléchis à ce que je veux conserver dans l'image et, surtout, à ce que je préfère laisser en dehors.

Et parfois, je décide simplement de ne pas déclencher.

Ce n’est pas frustrant. Au contraire.

Cette retenue fait partie du plaisir.

Une pellicule ne contient que 36 vues. Ce nombre paraît presque ridicule lorsqu’un appareil numérique peut enregistrer plusieurs centaines ou milliers d’images sur une seule carte mémoire.

Pourtant, ces 36 photographies peuvent suffire pour raconter plusieurs journées.

Peut-être justement parce que chacune d’elles demande un peu plus d’attention.

Reprendre le contrôle de son image

Nos appareils sont devenus extraordinairement performants.

Et professionnellement, c’est évidemment une chance.

L’autofocus reconnaît les visages et les yeux. La mesure de lumière est très fiable. Les automatismes savent gérer des situations de plus en plus complexes. Certains appareils sont aujourd’hui capables de prendre énormément de décisions à la place du photographe.

Je n’ai rien contre cela.

Lorsque je travaille pour un client, ces technologies peuvent être extrêmement utiles. Une prestation professionnelle n’est pas le moment idéal pour rater une image importante simplement pour défendre une certaine idée romantique de la photographie.

Mais dans ma pratique personnelle, j’aime parfois revenir à quelque chose de plus élémentaire.

Avec mon Leica M6, je dois encore participer réellement à la fabrication de l’image.

Choisir la sensibilité de ma pellicule. Régler ma vitesse. Choisir mon diaphragme. Faire la mise au point. Composer.

Le fameux triangle d’exposition — ISO, vitesse et diaphragme — redevient quelque chose de concret.

Et j’y trouve une satisfaction particulière.

Non pas parce que l'exercice est plus difficile, mais parce que j’ai davantage la sensation d’avoir construit ma photographie.

Si l’image fonctionne, je sais pourquoi.

Et si elle ne fonctionne pas… je sais également que personne d’autre n’est vraiment responsable.

Ne pas voir immédiatement ses photographies

Il reste aussi quelque chose d’assez magique avec l’argentique : lorsque je déclenche, je ne sais pas exactement ce que je viens de faire.

Je peux évidemment imaginer le résultat. L’expérience permet d’anticiper beaucoup de choses.

Mais l’image reste cachée.

Elle est quelque part dans cette petite pellicule qui avance mécaniquement dans le boîtier.

Et ensuite, il faut attendre.

Parfois plusieurs jours. Parfois plusieurs semaines.

À une époque où nous avons pris l’habitude d’obtenir immédiatement tout ce que nous demandons, je trouve cette attente assez agréable.

Elle crée une distance entre le moment vécu et la photographie.

Lorsque je récupère ensuite les images développées, je redécouvre mes vacances d’une autre façon.

Certaines photographies me reviennent immédiatement en mémoire. Pour d’autres, j’avais presque oublié avoir déclenché.

Et il y a parfois une surprise.

Une lumière que je n’avais pas imaginée aussi belle. Une couleur particulière. Un cadrage légèrement différent de celui dont je me souvenais. Ou même une imperfection qui donne finalement à l’image quelque chose que je n’aurais probablement jamais obtenu volontairement en numérique.

C’est aussi cela que je recherche.

Pas la perfection.

Une photographie qui garde une trace du moment.

Photographier pour soi quand on est photographe professionnel

Il existe probablement un paradoxe lorsqu’on transforme une passion en métier.

On passe énormément de temps à photographier, mais pas nécessairement pour soi.

Il faut comprendre une demande, répondre à un brief, rassurer un client, anticiper ses besoins, livrer un reportage cohérent.

Cela reste de la photographie, bien sûr. Et j’aime profondément ce métier.

Mais la liberté n’est pas exactement la même.

Pendant mes vacances, cette relation change.

Personne n’attend mes images.

Je peux photographier une montagne simplement parce que j’aime la façon dont un nuage vient découper son sommet. M’arrêter devant une forêt parce qu’une trouée de lumière apparaît entre les arbres. Faire plusieurs kilomètres sans prendre une seule photographie.

Puis sortir l’appareil pour une scène qui ne durera peut-être que quelques secondes.

C’est une photographie sans obligation de résultat.

Et probablement pour cette raison, une photographie particulièrement nécessaire.

Elle me rappelle régulièrement pourquoi j’ai voulu en faire mon métier.

Faire moins d’images, mais mieux les regarder

Je ne cherche pas à opposer argentique et numérique.

Ce serait d'ailleurs assez absurde.

J’utilise quotidiennement des appareils numériques pour mon travail et ils me permettent de réaliser des images que j’aurais beaucoup plus de difficulté à produire autrement.

L’argentique répond simplement à autre chose.

À un besoin de ralentir.

À une envie de retrouver certains gestes.

À la nécessité parfois de réfléchir avant de déclencher plutôt que de choisir après.

Et les vacances sont probablement le meilleur moment pour cela.

Parce qu’il n’y a rien à prouver.

Seulement des endroits à découvrir, des moments à vivre et, de temps en temps, une photographie à faire.

Les images qui accompagnent cet article ont été réalisées lors de mes vacances de l’année dernière. Celles de cette année, au moment où j’écris ces lignes, sont encore bien à l’abri dans leurs pellicules.

Je ne sais donc pas encore exactement ce qu’elles contiennent.

Je me souviens de certains déclenchements, évidemment.

D’autres ont déjà commencé à s’effacer.

Et finalement, c’est très bien ainsi.

Je les découvrirai en rentrant.

Comme une deuxième fois les vacances.