Sylvain Tesson, l'interview en reportage photo

Sylvain Tesson, l'interview en reportage photo

Il arrive que l'on me demande des prestations à part. Des missions qui sortent du cadre habituel de la photographie corporate, et qui me rappellent pourquoi j'ai choisi ce métier. C'est exactement ce qui s'est produit lorsque Vincent, co-membre du Club d'Affaires Protéine Paris, m'a contacté avec une demande peu ordinaire : réaliser les images d'une interview croisée entre Sylvain Tesson, ancien président de La Guilde, et Patrick Edel, son fondateur en 1967.

Ces photographies étaient destinées à illustrer un article à paraître courant mai 2025 dans « Engagement », le périodique de La Guilde. Sur le papier, une mission de reportage d'interview. Dans les faits, un moment suspendu, riche d'émotions et de souvenirs, de ceux qui restent gravés bien après que les fichiers ont été livrés.

La Guilde, près de soixante ans d'aventure et d'engagement

Avant de parler de la séance elle-même, un mot sur le contexte, parce qu'il compte. La Guilde n'est pas une association comme les autres. Fondée en 1967 par Patrick Edel, elle réunit depuis presque soixante ans des femmes et des hommes qui refusent de choisir entre l'aventure et l'engagement. Expéditions, volontariat international, soutien à des projets aux quatre coins du monde : La Guilde a construit une histoire singulière, où l'esprit d'exploration se met au service des autres.

Que Sylvain Tesson en ait été le président n'a rien d'un hasard. L'écrivain voyageur incarne exactement cette double exigence : partir loin, mais pas pour fuir. Partir pour comprendre, pour raconter, pour transmettre.

Réunir dans une même pièce le fondateur historique et l'ancien président, c'était donc bien plus qu'une interview. C'était une conversation entre deux générations d'une même famille d'esprit, une passation de mémoire. Et ma mission consistait à en garder la trace.

Sylvain Tesson, un sujet pas comme les autres

Sylvain Tesson n'est pas un homme comme les autres. Il incarne la liberté, l'exploration, la réflexion brute. On connaît l'écrivain des steppes et des forêts, l'homme des cabanes sibériennes et des chemins noirs, le styliste capable de condenser en une phrase ce que d'autres délayent en chapitres.

Photographier un tel personnage, à la fois profondément humain et mystérieusement hors du temps, est un défi autant qu'un privilège. Un défi, parce que son visage a été mille fois photographié, filmé, publié. Comment apporter quelque chose de neuf ? Un privilège, parce que rares sont les sujets qui offrent une telle densité de présence. Certaines personnes remplissent le cadre avant même que l'on ait déclenché. Sylvain Tesson est de celles-là.

Face à lui, Patrick Edel apportait autre chose : la profondeur de celui qui a tout vu naître, la malice de la mémoire, l'autorité tranquille du fondateur. Deux présences très différentes, deux façons d'habiter l'espace, et pour moi un exercice d'équilibre permanent entre les deux.

Se préparer sans rien figer

Une interview n'est pas un portrait posé. On ne dirige pas, on ne recommence pas une prise, on ne demande pas de tourner légèrement la tête vers la fenêtre. Tout se joue dans l'instant, et l'instant ne prévient pas.

Ma préparation a donc consisté à créer les conditions de la spontanéité plutôt qu'à la contraindre. Repérer la lumière disponible et décider de la respecter. Choisir un matériel discret, silencieux, qui ne s'interpose pas entre les deux hommes et leur conversation. Anticiper les axes possibles sans m'y enfermer.

C'est un principe auquel je tiens dans tout mon travail de reportage : moins le dispositif se voit, plus les images sont vraies. Un trépied imposant, des flashs, des allers-retours bruyants, et la conversation change de nature. Les regards se tournent vers l'objectif, les postures se corrigent, la parole se surveille. Tout ce que je voulais éviter ce jour-là.

Pendant l'interview, se faire oublier

Le meilleur compliment que l'on puisse faire à un photographe de reportage, c'est de ne plus se souvenir qu'il était là. Pendant toute la durée de l'échange, je me suis donc appliqué à disparaître. Me déplacer lentement, déclencher avec parcimonie, attendre.

Attendre, c'est le mot juste. La photographie d'interview est un exercice d'écoute autant que de regard. On suit la conversation, on sent monter une anecdote, on devine qu'un sourire va naître ou qu'une main va se lever pour appuyer une idée. Et on est prêt. Le doigt sur le déclencheur, mais surtout l'attention entièrement disponible.

Entre Sylvain Tesson et Patrick Edel, la matière ne manquait pas. Des souvenirs partagés, des désaccords amicaux, des silences habités. Des éclats de rire aussi, francs, qui traversaient la pièce. Ce sont ces moments-là que je cherchais : non pas l'image officielle de deux figures de La Guilde, mais la vérité d'une conversation entre deux hommes qui se connaissent, s'estiment et ont beaucoup à se dire.

Techniquement, cela impose une discipline stricte. Composer vite, exposer juste, accepter la lumière telle qu'elle est. Je préfère une image légèrement imparfaite mais vivante à une image techniquement irréprochable mais vidée de sa tension. Le reportage n'est pas le studio, et c'est très bien ainsi.

« J'écris pour lutter contre le temps et l'oubli »

Au détour de la conversation, Sylvain Tesson a eu cette phrase :

« J'écris pour lutter contre le temps et l'oubli, pour m'assurer un petit supplément de vie. »

Je l'ai notée mentalement en continuant à photographier, et elle ne m'a plus quitté. Parce qu'elle dit exactement, avec les mots d'un écrivain, ce que je cherche à faire avec un boîtier.

La photographie, elle aussi, lutte contre le temps et l'oubli. Chaque image fixée ce jour-là est un fragment arraché à la disparition : une expression de Patrick Edel qui ne se reproduira jamais à l'identique, un geste de Sylvain Tesson, la qualité particulière de la lumière à cet instant précis. Dans dix ans, dans trente ans, ces photographies diront encore : voilà ce qui a eu lieu, voilà qui étaient ces hommes, voilà comment ils se regardaient.

C'est peut-être cela, le cœur de mon métier, au-delà des livrables et des cahiers des charges : fabriquer de petits suppléments de vie.

Ce que ces rencontres changent

Mon quotidien de photographe corporate est fait de portraits de dirigeants, de reportages en entreprise, d'événements professionnels. J'aime ce travail, sa rigueur, sa dimension humaine. Mais des missions comme celle-ci le nourrissent d'une autre manière.

Elles rappellent que derrière chaque commande, il y a des personnes, des histoires, des transmissions. Elles obligent à rester humble face à son sujet et affûté dans sa pratique. Et elles confirment une conviction : la valeur d'une photographie ne se mesure pas au nombre d'images livrées, mais à ce qu'elles retiennent du réel.

Ce sont ces instants-là qui donnent tout son sens à mon métier. Des rencontres rares, vibrantes, vraies. Des images qui, pour moi, resteront gravées à jamais.

Merci à Vincent pour sa confiance, à La Guilde pour son accueil, et à Sylvain Tesson et Patrick Edel pour ce moment de grâce partagé.